Jeudi 4 mars 2010 4 04 /03 /Mars /2010 19:45
vousnemeconnaissez.jpg"Je ne suis pas ce dont j'ai l'air. Je suis tellement plus."
Dans ce recueil de nouvelles, JCO démontre encore une fois ce qu'elle sait le mieux faire : décrire l'horreur, l'atrocité, l'inhumanité, la perversion, et lui donner un charme douloureux. Délicieuses pourritures est un titre qui aurait aussi pu convenir à ces textes. Je suis restée scotchée à ces récits, mais en éprouvant de temps à autres le besoin de poser le livre, d'entrecouper ma lecture par d'autres livres, car la charge émotionnelle de ces textes est trop forte.
Les trois premières parties (la quatrième est légèrement différente, et j'y reviendrai) permettent à JCO d'explorer ce qui fait qu'un être humain, vous, moi, votre voisin peut un jour basculer et devenir un criminel, un assassin, un violeur, une victime. Ou ne pas le faire, y réchapper de justesse, parce qu'un voisin ouvre sa porte à ce moment là. Parce qu'un détail se produit qui éloigne, définitivement ou provisoirement, le drame.
Ca met mal à l'aise. Vraiment. Parce que les sentiments qui y sont décrits sont tellement humains. Parce qu'on se met dans la peau de l'assassin, du violeur, de celui qui enfonce la tête du noyé une bonne dernière fois. Qu'on comprend leurs motivations, humaines, oh, trop humaines. Une bonne dose d'égoïsme, une touche d'insensibilité, deux doigts d'indolence. Un crime.
Oh, bien sûr, tous ces crimes ne sont pas des faits divers. JCO sait mettre le doigt là où ça fait mal, et juger équivalent le skin head qui tabasse un noir à mort, et le fils qui laisse son père âgé dans une maison de retraite. Le violeur-tueur en série, et la femme qui, par lâcheté, refuse d'ouvrir sa porte à l'homme qu'elle a aidé en prison. La jeune fille qui fait un faux témoignage par amour, et les enfants qui veulent tuer les responsables de l'incendie dans lequel est mort leur père. Le mari idéal qui, lassé des gérémiades de son beau-frère, laisse échapper qu'il vaudrait mieux qu'il se suicide, une bonne fois pour toutes.
C'est dur. Puissant. Violent. Comme toujours JCO. Que j'aime cette auteur !

"Cela aurait pu être le même jour répété, ou cela aurait pu être quatre-vingts jours. C'était un endroit, pas un jour. Comme une dimension dans laquelle on pourrait se glisser, ou être aspiré, par un courant sous-marin. Elle est là, mais personne n'en a conscience. Tant que vous n'y êtes pas, vous ne savez pas ; mais quand vous y êtes, vous ne savez rien d'autre. Alors vous êtes incapable d'en parler autrement que comme ça. En bégayant, et dans l'ignorance."

Heureusement, les deux dernières nouvelles sont un souffle d'air frais. En particulier, Trois filles, dont je suppose que les échos autobiographiques sont forts, qui raconte la rencontre, en un frileux soir de Mars, entre deux jeunes filles (dont l'auteur ?) et Marilyn Monroe. J'ai aimé la description de la librairie dans laquelle elles se trouvent, Strand, une librairie d'occasion qui m'a fait penser à Shakespeare and co à Paris, une sorte de refuge chaleureux après la dureté des autres nouvelles.

"Jeunes, têtues, arrogantes, peu sûre de nous quoique "brillantes" - du moins nous avait-on amenées à le croire. Nuos ne nous pensions pas jeunes, cela dit : tu avais dix-neuf ans, moi vingt. Nous étions mûres pour notre âge, et immatures. Nous étions intellectuellement averties, et affectivement imprévisibles. Nous révérions quelque chose que nous appelions art, dédaignions quelque chose que nous appelions la vie. Nous avions une conscience exacerbée de nous même. Et pourtant : avec quelle patience, quel désir de protection, nous avons monté la garde près de Marilyn Monroe, assise sur son tabouret dans la section JUDAICA, dépassée de temps à autre par des clients qui marmonnaient "pardon", ou ne semblaient même pas remarquer sa présence, ni la nôtre."
C'est le genre de paragraphe qui me donne envie de ressortir mon cahier à citations, pour garder une trace d'un texte aussi parfait.

Cette critique rentre dans le cadre du challenge Yes we can,
yeswecan.pngAinsi que dans le cadre du challenge Joyce Carol Oates.
oates-challenge
Par Céline - Publié dans : Lectures coup de coeur - Communauté : Chronique de nos lectures
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