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27 septembre 2010 1 27 /09 /septembre /2010 00:00

Stendhal

stendhal.jpg"L'épicurien vieillissant a inventé un plaisir nouveau, son dernier et son plus cher : écrire, assis à sa table à la lumière de deux bougies, là-haut, dans sa mansarde ; et cette conversation en toute intimité avec son âme et ses pensées finit par lui devenir plus nécessaire que toutes les femmes et autres joies de la vie, que le café Foy, que les discussions de salon, que la musique elle-même."

 

Ce qui intéresse Zweig chez Henri Beyle, aka Stendhal, c'est sa capacité au mensonge. Rien de ce qu'il ne dit n'est vrai, et comme il le remarque lui même dans les premières pages, une lettre envoyée dit-on de Besançon a certainement été écrite ailleurs, et que la date, l'heure, l'année et la signature en sont toute aussi fausse. Stendhal est un menteur, cache sa vie derrière mille voiles, sans doute parce qu'elle le décevait profondément.

Ni Don Juan, ni soldat napoléonien valeureux, ni diplomate reconnu, Stendhal n'a cherché qu'une seule chose, le plaisir et il l'a rarement trouvé, du moins chez les femmes. Son seul bonheur, remarque Zweig, a été dans scrutation éperdue de son être, dans l'analyse des moindres mouvements de son coeur, dans l'éloge du ressenti. Et en cela, Stendhal a été le plus honnête des hommes "il fait librement, et avec un respect scrupuleux de la vérité toutes sortes d'aveux que les plus cruels supplices n'arrachent pas d'ordinaire à la pudeur.". Stendhal, écartelé dans un sentimentalisme que Zweig voit hérité de sa mère, et une rigueur scientifique qui lui viendrait de son père, chérit l'un et l'autre et se plait à marcher sur l'étroitesse qui les sépare.

 

Ces quelques pages de Zweig sont extraordinaires. Elles ont relevé en moi l'envie de relire Stendhal - bien que l'image que j'ai de mon ex-auteur favori en ait quelque peu pâti, c'est qu'il ne semble pas très estimable, l'ami Beyle, dans les lignes que trace Zweig. J'ai l'impression d'être passée à côté d'une foule de choses, que Zweig relève et place au coeur de l'oeuvre stendhalienne. J'ai l'impression de n'avoir qu'effleuré la surface de cette oeuvre et il me tarde de réparer cet accroc.

 

"Le style doit être comme un vernis transparent : il ne doit pas altérer les mots et les pensées sur lesquels il est placé."

 

Casanova

Casanova.jpg"C'est donc là que se produit la "réussite" magnifique et presque unique que représente Casanova : une fois enfin, un homme de plaisir et de passions,  typique dévorateur de chaque moment et, qui plus est, favorisé par le destin d'aventures fantastiques, par l'esprit, d'une mémoire démoniaque et par le caractère d'une absence absolue de scrupules, raconte sa vie extraordinaire, la raconte sans ménagement moral, sans édulcorant poétique, sans chamarrure philosophique,, toute objectivement, telle qu'elle fut : passionnée, dangereuse, avec des périodes de gueuserie, outrancière, amusante, vulgaire, insolente, effrontée, friponne, mais toujours pleine de ressort et d'imprévus ; et, en outre, il la raconte non pas par ambition littéraire ou vantardise dogmatique, par repentir ou par une rage de confession tournant à l'exhibitionnisme, mais tout à fat allégrement et insouciamment, comme un vétéran, à une table d'auberge, la pipe à la bouche, régale ses auditeurs sans préjugés de quelques aventures salées et même poivrées."

Zweig est fasciné par Casanova : ça saute tout de suite aux yeux. Il lui envie sa virilité, son aisance, ses facilités, sa vie aventurière. Casanova vivait une vie de Chevalier d'industrie : passant d'une fausse identité à un autre, il allait de cour en cour, amusant, racontant des sottises, séduisant des duchesses comme des servantes, mentant, trichant aux cartes, donnant ce qu'il avait gagné, tenant des millions un jour, et rien le lendemain. Mille romans en une vie qui font frémir Zweig...

"En effet, c'est là l'éternel tragique de l'intellectuel : tandis qu'il est fait pour connaître toute l'ampleur et la volupté de l'existence et qu'il brûle de le pouvoir, il reste malgré tout à la tâche, esclave de son labeur, assujetti par des devoirs qui lui sont imposés, captif de l'ordre et de la terre."

Ce qui touche également Zweig, c'est l'intense sensualité de Casanova, son amour de la femme, son désir pour le corps féminin, qu'il soit jeune ou vieux, beau ou laid, corps de noble dame ou corps de souillon. Casanova chante une ode à la féminité, vit une ode à la féminité, et l'auteur le compare souvent à Zeus allant féconder la gente femelle à droite et à gauche.

"C'est une chose triste à dire, mais, en amour, l'insincérité ne commence toujours qu'avec l'intervention de sentiments élevés. Le brave garçon tout d'une pièce qu'est le corps ne trompe pas."

J'ai beaucoup aimé la comparaison que Zweig porte entre Casanova et Don Juan. Don Juan, figure sombre et jalouse, pense la femme pécheresse par nature et tente toutes les séductions pour la faire tomber, son seul et unique plaisir étant dans la dégradation d'une femme vertueuse, et non dans le plaisir physique. Casanova, totalement lumineux, être amoral se moque complètement de la soit-disant vertu et ne se plait que dans l'acte sexuel. Une longue résistance séduira Don Juan, autant qu'elle dégoutera Casanova.

Résultat des courses : je brûle maintenant de lire Les mémoires de Casanova.

 

Tolstoï, pour finir.

 

Tolstoi2.jpg"Pendant trente ans, de sa vingtième à sa cinquantième année, Tolstoï a vécu dans la création de ses oeuvres, insouciant et libre. Pendant trente ans, de sa cinquantième année jusqu'à son trépas, il ne vit plus que pour comprendre et connaître le sens de la vie, enchaîné à l'inaccessible. Sa tâche a été facile le jour où il s'est donné cette formidable mission ; sauver non seulement sa propre personne, mais aussi toute l'humanité par sa lutte pour la vérité. Avoir entrepris pareil mission fait de lui un héros - presque un saint. Y avoir succombé en fait le plus humain de tous les hommes."

 

Zweig se tient face au phénomène Tolstoï comme face à un colosse : cet être immense, jouisseur, viveur, génie artistique qui devient sage et prophète l'interpelle. De sa jeunesse, où cette force de la nature, brute, bourreau de travail, à sa matûrité, où Tolstoï se met à craindre la mort plus que tout, à repenser sa lpace dans l'univers, créant un nouveau christianisme dont il serait le messie, ouvrant les portes à la Révolution Russe de 17, jusqu'à cet échec, cet aveu de profonde humanité, tout en Tolstoï sidère Zweig.

Il commence par une description de l'homme, un Russe attaché à sa terre et lui ressemblant ; un homme porté sur les sensations et leur analyse dont il nourrit ses oeuvres. Il est fondementalement attaché à la retrancription précise des choses, l'âme d'un paysan ou celle d'un prince ou les sensations d'un chien, qu'il ausculpte comme un médecin de l'âme.

"Son art ne parle qu'une langue, celle de la réalité, et c'est là sa limite, mais il la parle avec plus de perfection que jamais jusqu'alors aucun écrivain - et c'est là sa grandeur."

 

TolstoiMais, à l''âge de cinquante ans, l'auteur d'Anna Karénine et de Guerre et Paix subit une crise profonde : "Comment saisir en effet, cette pensée épouvantable qui soudain fend l'espace circulaire où sont les phénomènes ; comment s'imaginer que ces sens ruisselants et palpitants de vie pourraient un jour devenir muets et sourds, que la main pourrait devenir décharnée et insensible et que ce bon corps nu, qui brûle en ce moment sous l'afflux du sang, pourrait devenir pâture pour les vers et squelette d'une froideur de pierre ?"

Pour répondre à cette angoisse, Tolstoï cherche des réponses qu'il peine à trouver. Il se tourne vers la religion et vers Dieu, mais un Dieu austère et exigeant. Lui qui avait tant aimé et tant créé pour l'art s'en déclare ennemi, au grand dam de Zweig qui ne peut s'empêcher de le lui reprocher dans une profession de foi où je me reconnais totalement :

"Non, nous ne croyons pas que la 'continence détermine la vie', que nous devions rendre exsangue la passion des choses de ce monde et nous charger uniquement de devoirs et de sentences bibliques : nous nous méfions d'un guide qui veut oublier la force créatrice et vivifiante de la joie et qui ne vise qu'à restreindre et entraver les libres jeux de nos sens, y compris le plus sublime et le plus beau de tous : l'Art. Nous ne voulons rien laisser des conquêtes de l'esprit et de la technique, rien abandonner de notre héritage occidental, rien, ni de nos livres, nos oeuvres d'art, nos cités, notre science, ni un pouce, ni un 'grain' de notre réalité sensible et visible et cela pour on ne sait quel système philosophique, et moins encore pour un système rétrograde et déprimant qui nous ramènerait dans la steppe et dans l'abêtissement intellectuel. Nous refusons d'échanger, au prix d'une béatitude céleste, la richesse éblouissante de notre vie actuelle contre on ne sait quelle étroite simplicité : nous préférons avoir l'audace d'être 'pécheurs' que primitifs, d'être passionnés plutôt que sots et bibliquement justes."

Petit à petit Tolstoï cherche à se rapprocher du martyr, donnant ses terres et ses biens, s'habillant comme un paysan pauvre et travaillant à leurs côtés. Mais la profonde humanité de ce géant l'empêche d'arriver à l'acétisme vers lequel il tend. Il est accusé, et s'accuse lui même, de mensonges, professant des propos, ayant des disciples, mais étant incapable de les suivre.

"Pas un saint, mais une volonté sainte ; pas un croyant, mais une foi titanique, pas une image du divin, calme, paisible et recueillie dans sa perfection, mais le symbole d'une humanité qui, toujours insatisfaite, ne doit jamais s'arrêter sur sa route - éternellement en lutte, chaque jour et chaque heure, pour aboutir à une forme plus pure."

 

 

 

troispoetes.jpgEt quelques citations piochées ça et là dont je voudrais me souvenir :

"L'art véritable est égoïste ; il ne connait rien en dehors de lui-même et de sa perfection et l'artiste pur ne doit penser qu'à son oeuvre et non à l'humanité à laquelle il la destine."


"Une seule expérience de Stendhal, ce héros de l'amour, qui, à s'en tenir aux faits, serait assez médiocre, dégage plus de substance sprituelle par sublimation qu'ici trois milles nuits, et les seize volumes de Casanova nous font moins bien comprendre que quatre strophes de Goethe jusqu'à quelles profondeurs du sentiment et quelles zones extatiques de l'esprit Eros peut conduire."


"En effet, quelque soit l'avantage qu'un artiste retire de la possession d'un public, il en résulte toujours pour lui même une perte irrévocable, la perte de cette candeur qui ne parle qu'à lui-même, de son ingénuité et de sa sérénité, la perte d'une sorte de sincérité naïve qui n'est, du reste, possible que dans l'anonymat."


Et une très longue citation qui me fait vibrer

"A la base de sa doctrine, de son 'message' à l'humanité, Tolstoï met la parole de l'Evangile : 'ne résistez pas au mal', et il lui donne cette interprétation 'Ne résistez pas au mal par la violence'.

Cette phrase contient à l'état latent toute l'éthique tolstoïenne : le grand lutteur a jeté si fortement contre le mur du siècle les pierres de cette fronde, avec toute la véhémence oratoire et morale de sa conscience vibrante de douleur que, aujourd'hui encore, l'ébranlement causé se fait sentir. Il est impossible de mesurer dans toute sa portée l'effet moral de cette atteinte : la mise bas volontaire de leurs armes par les Russes après Brest-Litovsk, la 'non-résistance' de Gandhi, l'appel pacifique de Romain Rolland au milieu de la guerre, l'opposition héroïque d'innombrables individus, dont on ne connait même pas le nom, à la violence exercée sur leur conscience, la lutte contre la peine de mort, tous ces actes du nouveau siècle isolés et en apparence  sans liens entre eux, doivent au message de Léon Tolstoï leur énergétique impulsion."

 

Lu dans le cadre du challenge Ich Liebe Zweig !

challenge ich-liebe-zweig

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Published by Céline - dans Lecture
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commentaires

vilvirt 29/09/2010 22:26



Un billet qui donne envie de se replonger dans l'histoire de ces grandes figures de a littérature ! J'avais lu ses biographies de Dickens, Balzac et Dostoievsky, mais j'ai été beaucoup moins sous
le charme que toi... 



Céline 01/10/2010 14:34



Merci !


J'ai les Trois maîtres dans ma PAL, mais j'éprouve le besoin de faire une pause avant de reprendre...



George 28/09/2010 11:28



Ahhhh j'ai compris !!! Euréka !!!



Céline 29/09/2010 09:07



:)



Dominique 28/09/2010 09:33



Un billet bien intéressant, j'aime beaucoup Zweig et j'aime ces biographies qui n'en sont pas vraiment mais plutôt une sorte de conversation avec des auteurs


Pour Stendhal je confirme ce qui dit George, il détestait son père et l'a toute sa vie accusé de tout, je viens de faire un billet sur la biographie de Philippe Berthier où l'on voit très bien
cet aspect


Les pages sur Tolstoi me font penser aussi au dernier livre de Dominique Fernandez


Zweeig avait vraiment tous les talents



Céline 28/09/2010 10:00



Ces biographies sont extraordinaires ! La vie d'écrivains, écrites par Zweig, c'est quand même un vrai délice !



George 28/09/2010 07:52



il faudrait que je lise ce livre alors parce que ça semble contredire ce que j'ai toujours sur la "relation" entre Stendhal et son père !



Céline 28/09/2010 09:59



Zweig ne dit pas que Stendhal ait adoré son père, bien au contraire. Il explique seulement que les deux parents de Stendhal étaient de caractères très différents, une mère romantique et un père à
l'esprit scientifique ; Stendhal hérite de ces deux aspects, et c'est la confrontation entre son regard sans concession et un esprit plus romanesque qui crée son style si particulier.



George 27/09/2010 20:05



je suis étonnée de lire que Stendhal chérit son père !!!! ne serait-ce pas plutôt son grand-père?? parce qu'il détestait son père ! j'ai lu pour ma thèse un ouvrage fascinant "Stendhal et la
sainte famille" de Philippe Berthier le grand spécialiste de Stendhal, un ouvrage fascinant qui éclaire l'oeuvre de façon magistrale !!! et moi aussi, grenobloise oblige sans doute, j'adore
Stendhal !!!



Céline 27/09/2010 22:50



Ce n'est pas tant son père que Stendhal chérit que le trait de caractère dont il hérite. La démonstration de Zweig est assez convaincante, j'avoue, en tout cas pour quelqu'un qui connait très peu
la vie de Stendhal comme moi.


Je note l'ouvrage de Philippe Berthier.



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