Le blog d'une curieuse, avide d'histoires, de récits, de livres, de film et d'imaginaire.
Comme je l'ai déjà dit, je suis allée la semaine dernière à deux soirées du Festival Livre en tête, et j'en suis revenue enchantée.
Le principe de ce festival est de célébrer la littérature et la musique, en lisant des nouvelles ou des extraits de texte, dans un cadre merveilleux.
Imaginez : le coeur du Quartier latin, rue de l'Ecole de Médecine. Ce vieux couvent des Cordeliers dans lequel Marat, Danton et Desmoulins ont fait la Révolution française. Un vaste espace, aux vieux murs et aux poutres sombres. La lumière s'éteint, la musique commence. Et dans une ambiance sombre de veillée, les mots s'écoulent.
La soirée de Jeudi était consacrée à l'Antiquité. Au programme, des textes sérieux, comme la Mort de Socrate tirée du Phédon de Platon, un extrait de l'Odyssée d'Homère, des Lettres à Lucilius de Sénèque, ou des Perses d'Eschyle. J'ai aimé retrouver dans ces textes la grandeur solennelle des anciens. Que ce soit dans le calme avec lequel Socrate accepte la mort, ou dans l'angoisse furieuse des Perses face aux nobles vaisseaux athéniens, dans la sérénité d'un Sénèque, ou la poésie d'Homère.
Mais le choix de textes visait aussi à nous donner un aperçu de la civilisation antique et cette civilisation, loin d'être froide et marmoréenne, débordait de vie et d'humour, plus ou moins graveleux.
La preuve en est donnée avec trois textes qui m'ont fait rire aux éclats (et ont amusé toute la salle). Le premier, c'est la Batrachomyomachie : parodie de l'Iliade, il raconte la guerre que mènent les rats aux grenouilles, après que leur chef Rognecroûton soit mort, assassiné par Maxigoître, roi des grenouilles. On y voit les grenouilles s'armer, ou les dieux disserter pour savoir auquel, rat ou grenouille, ils apporteront leur soutien.
Auquel ? Aucun, Pallas Athéna étant furieuse et après les rats qui ont grignoté son voile qu'elle a du raccomoder, et après les grenouilles qui en croassant toute la nuit, l'ont privée de sommeil.
Le second, c'est un texte de Lucien, tiré de ses Histoires vraies : Le secret des Sélénites. De secret, il n'y en a pas : ce n'est que (que !) une description détaillée des habitants de la Lune et de leur mode de reproduction. Donc forcément hilarant, et d'autant plus qu'il est publié dans un livre appelé "Histoires vraies". En plus, le lecteur était merveilleusement doué, gardant un sérieux louable en lisant ce texte loufoque et sans queue (quoique), ni tête.
La transformation de Lucius en âne, dans l'Âne d'or d'Apulée est elle aussi un moment de bonheur. Lucius est amoureux de Photis, servante d'une sorcière, et apparemment, ces deux là passent beaucoup de temps peu vêtus. Une nuit, Photis emmène son amant espionner la sorcière : celle ci s'enduit d'un ongent, et prononçant quelques incantations, voit des plumes lui pousser sur le corps, tandis qu'elle se transforme en hibou. A cette vision, Lucius ne se sent plus, et prie Photis de le transformer à son tour. Bêtise ou méchanceté, Photis se trompe, et voilà nôtre Lucius en âne, obligé de partager l'écurie avec son cheval, lequel n'est pas très généreux. Un monument !
Chaque texte était accompagné d'une improvisation au piano, de Karol Beffa, qui avec énormément de talent, parvenait à retranscrire l'ambiance, l'émotion qui était née des mots.
Cette première soirée fût donc, comme vous pouvez vous en douter, un moment de bonheur, entre rire et beauté... Tout cela m'a donné envie de me remettre aux écrivains antiques, au grec, au latin...
Le lendemain était dédié aux écrivains fin de siècle.
Après une sonate de Prokofiev (que j'ai trouvée un peu longue, ma foi), la même troupe lisait Huysman, Louÿs ou Mirbeau, auteurs que je connais mal ou pas du tout. Pierre Jourde, responsable du choix des textes, a commencé par nous expliquer les caractéristiques de ces écrivains, "décadents", de la fin du XIXème siècle. Ce mouvement est né en 1884, lors de la publication de A rebours, de Huysman, et soutient la thèse d'un épuisement par excès de culture. En quête de sensations nouvelles, le goût du rare, donc du bizarre, donc de la perversion, de la profanation et du mal se répand, le tout assaisonné par une bonne dose d'ironie cynique.
C'est justement par un extrait de A rebours que commençait la soirée : Des Esseintes, assis dans son fauteuil, laisse son esprit errer, et se souvient d'un jeune homme, Auguste, rencontré dans la rue. Auguste a seize ans, et Des Esseintes se propose d'en faire un cobaye pour sa nouvelle expérience. Il emmène le jeune homme dans un bordel de luxe, pour lui donner des jouissances et un goût du luxe qui lui deviendront ensuite nécessaire. En espérant qu'après, le jeune garçon commette des crimes pour retrouver ce goût des choses riches et perverses : "J'aurais contribué à créer dans la mesure de mes ressources un gredin. Un ennemi de plus pour cette odieuse société qui nous rançonne."
Même esprit dans le texte suivant, tiré de Jean Lorrain : il décrit une femme du nord, une Barbara grasse et attirante comme une femme de Rubens, mais froide comme la glace. Puis, un texte plus moral de Léon Bloy, décrivant Monsieur Pleur (Histoires désobligeantes), un vieil avare richissime, mais vêtu pauvrement et salement, vivant dans un taudis. Et quand il meurt, nul ne retrouve son trésor : où donc est-il passé ?
Place à l'humour, avec Pierre Louÿs, et ses Jumelles (L'homme de pourpre) : comment un homme peut-il en même temps commettre les crimes d'adultère, de viol, d'inceste, de bigamie et bien d'autres ...Puis Mirbeau s'est intéressé à la culture des bigorneaux (Contes cruels), et Villiers de L'Isle Adam au dernier soupir (autres Contes Cruels). Quant à La magicienne de Jean Richepin (Contes de la décadence romaine), elle a fait rire la salle aux éclats, mais était-ce volontaire ? N'était-ce pas du à la lourdeur du style, aux incohérences du récit, puisant plus dans les fantasmes de l'auteur que dans un quelconque récit ?
Enfin, nous avons tous pu revivre l'angoisse du dentiste avec Sur les dents, la description d'un dentiste pervers et sadique, mais toujours très bien élevé, de Marcel Schwob.
Plein de délices...
En conclusion, l'an prochain, à la même date : vous savez où je serais.
Au même endroit, la tête dans les mains à écouter ces voix d'or me raconter mon histoire, drôle ou cruelle, émouvante ou navrante du soir...